lundi 17 mars 2008

Panorama 35 - La scène


Lorsque tous les regards se seront tendus – alors – comme prévu - nous lèverons nos verres à la fin – venue - enfin - de l’âge des premières fois
mais à ce moment là - en dehors du brouhaha - dans l’ombre des souriants insensés – prendre en apnée le reflux de la foule, la foule sur la soie des allées piétinées à longueurs de journées – tendre tout entier vers l’écho qui arrache à notre pénombre tamisée, le pas de l’homme – dans la nuit – dans les rues - à l’aveugle - à l’envers - jamais perdu

Levons nos verres - encore - sur nos coupes déjà pleines - les assiettes abandonnées à leurs montagnes de mets - de restes - de miettes d’heures de gloires - épuisées - vidées de leur esssence - la peau rance de nos rêves susurés – censurés - et de nos gestes calculés – levons nos verres à cette marche silencieuse et droit vers nous - dépossédée de tout – sauf d’une chose - que nous lui demanderons - espérons - lorsque l’intimité qu’au prix du reste nous avons perdue- nous sera une dernière fois accordée
silencieuse – invisible – invincible – irréversible
Une fois les verres vides – à cette heure là - quand il n’en restera plus d’autre - quand même le plus beau d’entre nous se laissera abrutir par la nuit qui sur sa route emporte tout emporte tout – faisant de chacun de nous le convalescent du jour qui vient – désirant et ignoré

à cette heure là, n’oublions pas l’écho unique de l’homme qui marche sur la cérémonie - la cène ironique et solitaire de ceux qui ensemble lèvent leur verre - à cette heure là - à l’heure de notre dernier repas.

jeudi 13 mars 2008

Le rêve de cette nuit


Par a-coups – à cloche pied – avancer – tendre les bras dans de grands métiers à tisser – dans le corps des villes – vers les maisons hantées – faire claquer derrière soi les portes de cette époque – rêver

Ne pas y croire – une ombre épiée derrière la fenêtre – vue - dans le coin de l’écran, dans la nuque des passants avant même que l’heure prévue nous l’ait apportée – il fait encore clair pourtant – vue, puis – non – la place ne se fige pas – rien ne bouge – rien ne change – le serveur continue de serrer des mains de sa main mouillée - on ne nous écoute pas – elle – me parle - doucement –elle prend le temps - il fait encore clair pourtant – et puis conscience d’une habitude - d’une évidence - comme - la présence de ma compagne - toujours en avance sur la venue de l’amant – en face – maintenant - peut-être m’attend – ne pas y croire pourtant

L’orage de cette nuit – dans la chambre des invités - les fenêtres ouvertes sur la pluie – le ciel qui parle à mes rêves et court sur le palier

mardi 4 mars 2008

Panorama 34 - En face

Ce soir, j’ai retrouvé ma dame - chère à mon âme - sa présence parmi les bribes d’une histoire à combler – sa main paisiblement posée sur mon cahier depuis trop longtemp refermé – suivre à la lettre les objectifs que l’on s’est assigné -
Elle parle, me parle, puis s’égare un moment dans la mémoire de celui dont je sait seulement qu’il fut un incroyable conteur d’histoires – un voile invisible secoue le reflet sur lequel son regard se fige, le visage de l’époux, la course impossible, l’absence invincible, son regard, l’oubli du temps fixant à travers moi les silences indomptables, reminescences ineffables d’une époque que je ne connais pas mais que sens pourtant répandre son ombre sur la voix lointaine des vivants qui à côté de nous s’étreignent – pendant qu’en silence auprès de ma dame je me joins au chœur qui reprend lentement, paisiblement, dans un râle insoupçonné, son chant

This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper

samedi 1 mars 2008

The hollow men III

Pendant qu’elle chante
J’entends au loin la danse

Elle parle d’amour et étreint avec du venin dans les mains
Elle prie - « I can’t believe what the Lord has finally sent me »
Elle prie aussi de n’avoir plus à s'asseoir sur la soie verte, la patine brillante et inerte d’une soirée passée dans l’ombre de l’absent –
Dans l’ombre de l’amant –
Eperdument -
A perte de vue –
Oeil de verre sur les certitudes et le désert - noyer ses mains dans la poussière - se cacher sous les pierres – parler trop fort, parler trop tôt – parole perdue - à tue-tête dans l’inutilité des gestes – le pas qui s’égare sur la carte d’un monde restreint – et la raison toujours plus leste sur le ciel gommé par les vieux trajets – en attendant qu’ils viennent me chercher – en entendant la danse – en allongeant la langue sur le fer des chaînes - en attendant que l’écho qui se traîne invoque la cavalcade qui rend la nuque raide - avant qu’au loin elle et son cavalier ne s’arrêtent de chanter – avant qu’au devant de scènes invisibles, aveugles et invincibles nous reprenions la danse, trois pas sur la terre vaine, nous

mercredi 27 février 2008

The hollow men II


Approchez donc ma belle – approchez qu’on vous voie bien – approchez, les mains vers la scène – et montez – là, où l’histoire des hommes qui ont traversé cette journée charpente chaque fois davantage la montagne de sel du sommet de laquelle on rêve de vous voir tomber

Approchez donc ma belle – contez - tant qu’il est encore temps de se tenir loin du boucan des absents –
Approchez et de la voix de celle parée pour l’amant qui ne viendra pas

Parlez

A la ferveur de l’ennui – elle lit

Folle, folle, folle, à vous rendre folle – le cœur accroché à la fuite des flammes qu’on a pourtant tant espéré voir arriver partout dans leurs jardins, dans les écoles, sous leurs entrailles et contre leurs idoles – persévérer – ce n’est qu’une ballade – une ballade innocente et insensée sous un ciel résigné.

Non, je ne vois rien venir que le soleil qui se noie et cette ville qui merdoie.
Infâmes et coutumiers – les héros du néant bien habillés – sans âge et sans bagages ils s’en vont épuiser la volonté de récits qu’ils n’entendront jamais tant que nous ne descendrons pas de scène, nous

lundi 25 février 2008

The hollow men


Ils vont, ils viennent, comme des pantins qui se souviennent –
Ils chantent puis ils tombent pesant à peine plus que leur ombre –
Leur ombre dont les rues sont pleines, dont les rues geignent, leur ombre lisse et lente le long des maisons aux façades atones. Revenants, allant et venant, repus du superflu, consacrés à l’absent, à l’errant, aux petits déguisements du temps, à l’appel des horizons qui creusent leur tombe.
Aube en pente douce, printemps déraciné, affolement des roues sur la route des rendez-vous manqués - inanité – un chemin tout tracé
Trois pas sur la terre vaine, à peine le poid d’une petite graine

lundi 18 février 2008

Panorama 33 - Bliss


Brisée. Tomber - hurler à deux centimètres du sol - cogner un ventre aveugle et sourd - en trombe où la terre gronde - rompre le pas des égarés puis gratter, gratter jusqu’à la craie pour y enterrer le verre éparpillé – l’oubli - la main glacée - l’horizon ascéré – le front rendu au soleil de midi, pleurer - puis espérer, espérer que la pluie recouvre le dessin cruel et précis de la maison miroir – voyages en cours, voyages en cours, je n’ai jamais pris que le chemin de l’Eternel Retour

Prise dans le pli de tes bras – silence à l’ombre creuse d’un voyageur n’étant plus que la somme de ses pas - serrée dans les draps – « réveille toi mon amour » - mais c’est le vent de l’île lointaine et invincible qui secoue mes poings, mes reins, la journée de demain, la fatigue des nuits sans jours, l’euphorie des détours, le mât hissé au centre d’une terre où …, et l’oubli de son nom. Pendant que je compte encore et encore, le déclin de torrents assoiffés sur mes sens en transit, pendant que je sais que les doigts du marchand de sable ne peuvent rien contre leurs sabres, pendant que doucement je ne crois plus qu’aux faits, tu te fie à mon silence, ma nudité donnant à un corps cave l’illusion du vrai – un corps épuisé. Parfois pour accomplir le geste il faut rendre les armes – les armes de verres revenues à la terre - leur bris recouvert par ta voix longue, lente ruisselante dans le pli de mes draps, tendue jusqu’à moi – mais je ne dormais pas – mais je ne rêvais pas

Grise. Je me grise et me brise à la tendresse de mes soupirs, à la justesse de ces désirs – éphèmère, vorace et féroce, partie à la chasse au déli des patiences infinies, à l’éternité des dimanches au cimetière - éphémère hors frontière - je jouis - je crie encore – plus fort - aggripée à la gorge de ces nuits contre lesquelles je ne dormirais pas - ces nuits où j’ai désobéi

Prier. Le sel sur un ciel affolé – s’accrocher à ce qui va, ce qui est, ce qui sera toujours oublié – et puis enfin, parler - consentir à laisser là où elles seront vues les extases muettes puis répéter, te répéter que la magie de tes gestes ne peut rien contre moi – aucune histoire ne dira d’où je suis partie ce jour là – aucune histoire ne retracera le chemin de la maison miroir où je hurle en chantant, où j’ai froid souvent et d’où tu me regardes en dormant. Derrière le grand H d’une histoire avortée ne reste que l’horizon crypté de la Heimat dont j’ai le souvenir mais que je n’arrive plus à dire – en attendant je lève la main à la rencontre du vent venu de cette île invincible et lointaine, j’ouvre la paume pour défier le ciel et de la voix de celle qui n’était pas là je salue le cadavre du matin où je suis rentrée chez moi